Pauvres patrons d’éditions ! ils croient que les pauvres c’est nous !
De l’appel à l’acte : faire de l’édition un « vecteur de pensers » par la gouvernance collégiale en Occitanie
L’ancienne tribune de Michel Valensi, dernièrement exhumée par Agone (Assises Pour des assises de l’édition pauvre), pose un diagnostic juste : l’« indépendance » est devenue un label marketing vidé de son sens. Mais au-delà de la critique économique, il y a un enjeu ontologique que l’actualité a tendance à occulter, notamment à partir de la fronde des 115 de chez Grasset, qu’au-delà de Thierry Discepolo ou de Sébastien Fontenelle, de Blast, j’interprèterais plutôt comme une auto-promotion (il suffira en décembre de faire le bilan des contrats obtenus par ces signataires dans l'industrie éditoriale, pour confirmer que, comme toute la société capitaliste, le monde germanopratin fonctionne par cote de popularité, autrement dit d'audience, autrement dit de revenu), et ce qui est occulté, à mes yeux autrement plus important, c’est que :
La littérature n’est pas une richesse à produire, mais un « vecteur de pensers ».
Elle n’a pas à viser la production ou l’accumulation de capital, mais l’élargissement de nos mondes communs, la mise en mouvement des idées et la confrontation aux réalités vécues.
C’est sur ce postulat éthique et politique que notre maison d’édition associative de littérature, ABC’éditions, fonde son existence.
Partant, nous proposons de se mutualiser autour du projet ADD’OCC (Auto-Diffuser & Distribuer la littérature en Occitanie). Pour nous, éditer autrement signifie refuser la catégorisation marchande (best-sellers, genres étiquetés) pour défendre une littérature exigeante : poésie, théâtre, nouvelles, essais philosophiques et récits ancrés dans le territoire. Notre modèle (4 à 6 titres/an, tirages de 300 ex., CA à 4 chiffres) n'est pas un aveu de faiblesse, mais la condition nécessaire pour que le texte reste maître du jeu, libéré de la tyrannie du chiffre et de la rentabilité immédiate.
Transformer l'appel de Valensi en actes concrets nécessite plus qu'une mutualisation logistique ; cela exige une refonte de nos relations professionnelles basée sur cet état d'esprit rare : la priorité absolue donnée à la pensée sur le profit.
1. Une gouvernance collégiale au service du littéraire
Plutôt que de créer une structure hiérarchique, ADD’OCC se constitue en collectif opérationnel fondé sur une gouvernance collégiale. Maisons d’éditions et librairies partenaires y disposent d'une voix égale non pas pour maximiser des ventes, mais pour définir ensemble ce qui peut aider à réfléchir l’état de notre monde. Et il y a urgence. Le catalogue commun ne serait pas une liste de “produits” (cessions de droits, dérivés commerciaux, adaptations génériques...), mais un manifeste de textes vivants mis dans un pot commun au-delà de nos disparités. Que seraient ces « textes vivants » ? – des textes réflexifs, éthiques, esthétiques, capables de « libérer la fragile teneur des existences les plus humbles ». Comment ? – par une horizontalité dans notre fonctionnement basée sur des informations fiables à partager et sur des décisions éclairées, de façon à garantir que la sélection des œuvres obéisse à des critères de qualité et de pertinence intellectuelle, et non à des rituels commerciaux.
2. Des objectifs d’entraide pour la circulation des idées
La solidarité est ici un outil de diffusion de la pensée. Nous nous engageons sur des objectifs précis :
- Relais systématiques : Chaque partenaire se fait le passeur des idées des autres. Une maison d'’édition présente à un festival ne vend pas seulement un livre, elle porte la parole d'auteur·ices absent·es, créant de fait une chaîne de transmission ininterrompue.
- Tournées partagées : Organisation de circuits de diffusion communs nos départements et élargis dans des rayons voisins, où le temps gagné sur la logistique est réinvesti dans le débat, la rencontre et la lecture publique.
- Visibilité croisée : Mise en place de présentoirs « Sélection ADD’OCC » dédiés aux œuvres qui fuient les rayonnages standards, assurant une présence permanente à une littérature qui interroge le monde plutôt qu'elle ne le divertit (et le rôle que Blaise Pascal conférait au divertissement n’a fait que se renforcer dans ces derniers siècles).
3. Un plan de financement pour un demi-poste « défense et illustration »
Pour que cet idéal survive à l’usure sécrétée par la précarité subie, nous sollicitons la Région Occitanie et les dispositifs culturels pour un demi-poste expérimental (0,5 ETP).
- Mission : Cette coordination tournante a moins vocation à être gestionnaire de flux que de faciliter les rencontres : éditions, librairies, auteur·ices et lecteur·ices. Sa tâche : organiser la logistique commune pour libérer du temps pour la création (lectures, correction, maquette, illustration, traduction...), pour soutenir activement toutes les étapes depuis l'écriture jusqu’à la lecture critique et l'échange d'idées de chaque titre recensé par la collégialité d’ADD’OCC.
- Financement : Un mix de subventions publiques (au titre de l'innovation sociale et culturelle), de dons et de contributions en nature (locaux, matériel) des partenaires.
- Objectif : Faire de ce poste un levier pour que la littérature retrouve sa place dans l'espace social, non comme un produit de consommation ou un marqueur social, mais comme un outil d'émancipation collective depuis les quartiers, les ruralités, les entreprises, les lieux où se créent des cultures alternatives et reliantes entre elles.
4. L’économie de la contribution : sortir de la vénalité
Enfin, pour rester fidèles à notre éthique (voir la charte d'’ABC’éditions), ADD’OCC privilégie un système d’échanges de services et de visibilisation, refusant la primauté de la trésorerie vénale.
- Zéro intermédiaire financier : La vente directe assure que les revenus retournent intégralement à la création, sans ponction spéculative.
- Troc de compétences et de savoirs : Les échanges se fondent sur la valeur d'usage et non d'échange : un graphiste offre son talent pour une affiche contre un temps de lecture ; un libraire offre un espace contre un atelier d'écriture.
- Compte d’heures partagé : Un suivi simple des heures consacrées à la diffusion des œuvres des autres permet d'équilibrer les efforts, transformant la contrainte économique en une richesse relationnelle.
Ce projet n’est pas une simple stratégie de survie, c’est une affirmation politique
L’acte littéraire élargit nos mondes. Il s'agit de construire, ici et maintenant, les infrastructures nécessaires pour que cette expansion soit possible, hors des sentiers battus de l'industrie culturelle. Nous invitons les libraires et éditeurs d’Occitanie, sensibles à cette définition exigeante de la littérature, à rejoindre cette gouvernance collégiale. Non pour signer une pétition, mais pour incarner, par l'organisation concrète, cette édition pauvre, debout et vectrice de pensers.
Si la littérature ne sauvera pas le monde, elle a montré dans l’histoire sa capacité à modifier l’esprit des lois. S’organiser est le socle minimal pour défendre d’autres approches, et sauver les principes qui fondent les démocraties.
Jean-Jacques M’U Responsable, ABC’éditions – Ah Bienvenue Clandestin·es ! Porteur du projet ADD’OCC 6 rue du Majou, 46300 Gourdon contact@abceditions.org | ABCeditions.org
En image de couverture :
Facundo Cabral : Pobrecito mi patròn, cree que el pobre soy yo
El diablo fue al mar a escribir la historia del mundo pero no había agua Dios, la había bebido
Juan comodoro buscando agua, encontró petróleo pero se murió de sed
Yo no sé quién va más lejos
La montaña o el cangrejo
Pobrecito mi patrón
Piensa que el pobre soy yo
Quién sabe si el apoyarse
Es mejor que el deslizarse
Pobrecito mi patrón
Piensa que el pobre soy yo
Más que el oro es la pobreza
Lo más caro en la existencia
Pobrecito mi patrón
Piensa que el pobre soy yo
Solamente lo barato
Se compra con el dinero
Pobrecito mi patrón
Piensa que el pobre soy yo
Lo importante no es el precio
Sino el valor de las cosas
Pobrecito mi patrón
Piensa que el pobre soy yo
Dominar es un manera
Y así nadie se libera
Pobrecito mi patrón
Piensa que el pobre soy yo
Qué me importa ganar diez
Si sé contar hasta seis
Pobrecito mi patrón
Piensa que el pobre soy yo
Por eso
Pobrecito mi patrón
Piensa que el pobre soy yo
El único pobre es el que no vive
Y no vive el que está distraído de Dios
Su Padre, que es rico
Sí, Señor
Traduction
MON PAUVRE PATRON
Le diable est allé à la mer pour écrire l'histoire du monde,
mais il n'y avait pas d'eau : Dieu l'avait bue.
Juan Comodoro, en cherchant de l'eau, a trouvé du pétrole,
mais il est mort de soif.
Je ne sais pas qui va le plus loin,
La montagne ou le crabe.
Mon pauvre patron !
Il croit que le pauvre c’est moi.
Qui sait si s’appuyer
Vaut mieux que glisser ?
Mon pauvre patron !
Il croit que le pauvre c’est moi.
Plus que l’or, c’est la pauvreté
La chose la plus chère qui soit.
Mon pauvre patron !
Il croit que le pauvre c’est moi.
Seules les choses bon marché
S’achètent avec de l’argent
Mon pauvre patron !
Il croit que le pauvre c’est moi.
L’important, ce n’est pas le prix
Mais la valeur des choses
Mon pauvre patron !
Il croit que le pauvre c’est moi.
Dominer, c’est une façon de faire
Et ainsi, personne ne se libère
Mon pauvre patron !
Il croit que le pauvre c’est moi.
Qu’importe de gagner dix
Si je sais compter jusqu’à six
Mon pauvre patron !
Il croit que le pauvre c’est moi.